Quand l’autodétermination devient un mot… et perd sa portée dans les pratiques
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- 24 mars
- 4 min de lecture
Quand l’autodétermination devient un mot… et perd sa portée dans les pratiques
Depuis quelques années maintenant, le mot autodétermination s’est largement diffusé dans le secteur social et médico-social.
On le retrouve dans les formations, les projets d’établissement, les recommandations, les discours professionnels.
Ce mouvement est important. Il traduit une évolution profonde : reconnaître la personne comme autrice et actrice de sa vie.
Mais au fil de mes échanges avec des professionnels, un constat revient régulièrement : un malaise discret, difficile à formuler, mais bien présent.
Un mot que l’on mobilise… sans toujours savoir comment le situer dans sa pratique
Lorsque j’échange avec des professionnels, une question revient souvent — parfois de manière implicite : « Comment savoir si, dans cette situation, je suis réellement en train de soutenir l’autodétermination ? »
Les réponses évoquent des intentions justes :
– laisser une place au choix– respecter le projet de la personne– favoriser l’autonomie
Mais très vite, une difficulté apparaît. Non pas dans l’adhésion au principe. Mais dans la capacité à repérer, nommer et analyser ce qui se joue réellement dans les situations.
Comme le souligne Philippe Perrenoud, les compétences professionnelles se développent dans l’analyse des situations vécues. Sans ce travail réflexif, les concepts restent difficiles à mobiliser concrètement.
Car l’enjeu n’est pas seulement de “faire autrement”. C’est aussi de comprendre ce que l’on fait déjà… sans toujours le voir.
Et souvent, c’est en mettant des mots sur ces situations que les professionnels commencent réellement à les voir. Ce processus est progressif : ce que l’on parvient à nommer permet d’affiner ce que l’on perçoit… et inversement.
Quand les mots prennent le pas sur les pratiques
Ce décalage n’est pas propre à l’autodétermination. Dans de nombreux champs professionnels, les concepts circulent d’abord dans les discours avant de s’incarner dans les pratiques.
Comme l’a montré Pierre Bourdieu, le langage peut aussi devenir un marqueur d’appartenance professionnelle. Certains termes s’imposent alors comme des évidences… sans que leur mise en œuvre soit toujours explicitée.
Le mot circule.L’intention est là.Mais la pratique reste difficile à situer.
Ce n’est pas un problème de volonté.
C’est un effet de diffusion des concepts, qui nécessite un travail de traduction dans l’activité professionnelle.
Une difficulté à repérer ce qui relève déjà de l’autodétermination
Paradoxalement, l’autodétermination est souvent déjà présente dans les accompagnements. Mais elle reste difficile à identifier. Elle se joue dans des ajustements subtils :
Dans la manière de formuler une question
Dans l’espace laissé à l’hésitation
Dans la façon d’accompagner une décision sans la reprendre
Dans l’équilibre entre cadre et marge de manœuvre
Les travaux de Serge Ebersold rappellent que des notions comme la participation ou l’autodétermination ne prennent sens que dans des environnements qui permettent leur mise en œuvre concrète.
Autrement dit, ce n’est pas seulement le principe qui compte. C’est la manière dont il devient observable dans les situations…… et donc nommable.
Ce que cela vient réellement bousculer
L’autodétermination ne se réduit pas à un principe général. Elle vient questionner des zones sensibles :
Les rapports de pouvoir
Le rapport au risque
Les logiques de protection
Les cadres institutionnels
Et surtout, elle introduit des tensions qui ne se résolvent pas par des réponses simples.
Comme le souligne Donald Schön, c’est dans la réflexion sur l’action que les professionnels construisent leur expertise.
Chaque situation nécessite :
- De lire finement ce qui se joue
- D’ajuster sa posture
- De composer avec des contraintes réelles
Là où les professionnels se retrouvent « seuls »
C’est souvent dans ces moments-là que la difficulté apparaît le plus fortement. Non pas parce que les professionnels ne savent pas. Mais parce qu’ils manquent de :
Temps pour analyser les situations
Espaces pour confronter leurs points de vue
Repères pour faire le lien entre concept et pratique
Et progressivement, le mot reste…mais il perd en précision.
Et si l’enjeu était ailleurs ?
Peut-être que la question aujourd’hui n’est plus : « Comment parler d’autodétermination ? »
Mais plutôt : Comment la rendre observable, analysable et ajustable dans les pratiques professionnelles ?
Comme le montrent les travaux de Monica Gather Thurler, l’évolution des pratiques ne repose pas uniquement sur l’adhésion à des principes, mais sur des espaces permettant de les interroger et de les transformer collectivement.
Car entre le principe et la pratique, il y a un espace. Un espace de questionnement. D’ajustement. D’expérimentation.
Pour continuer la réflexion
C’est dans l’analyse des situations concrètes que les concepts prennent réellement sens.
Et vous ? Dans votre pratique, à quel moment avez-vous eu du mal à identifier si vous souteniez réellement l’autodétermination ?
Pour aller plus loin
Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir ces questions, quelques ressources qui nourrissent ma réflexion :
Philippe Perrenoud – sur l’analyse de pratique et le développement des compétences professionnelles
→ L’analyse des pratiques : un outil de formation des praticiens
http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_1996/1996_02.html
Donald Schön – Le praticien réflexif, à la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel
Mireille Cifali – Analyser les pratiques professionnelles : exigences d’un accompagnement
http://www.mireillecifali.ch/Articles_(2007-2012)_files/Analyser%20les%20pratiques.pdf
Serge Ebersold – sur les environnements capacitants
→ Accessibiliser le droit à l’autonomie
Pierre Bourdieu – sur les effets du langage dans les champs professionnels
Monica Gather Thurler – sur la transformation des pratiques professionnelles
Ces apports permettent d’éclairer, chacun à leur manière, le passage entre les principes et leur mise en œuvre dans les pratiques.
Ces références ne sont pas à lire comme des modèles à appliquer, mais comme des appuis pour penser et analyser sa pratique.





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