S’engager sans s’y perdre
- Formations+

- 28 mai
- 4 min de lecture
« Être dedans, mais aussi dehors ; s’engager, sans s’y perdre. » — Mireille Cifali
L’engagement peut être abordé de multiples façons.
Je ne vais pas essayer ici d’en donner une définition générale ou théorique.
J’ai plutôt envie de partager un cheminement plus personnel et professionnel autour de cette question, à partir de ce que le terrain, les rencontres et certaines lectures continuent de déplacer dans ma pratique.
Et peut-être que, pour moi, cela passe aujourd’hui beaucoup par cette question du “dedans” et du “dehors”.
Cette phrase de M. Cifali a résonné immédiatement. Pas seulement intellectuellement. Plus profondément. Elle me parle autant personnellement que professionnellement.
Je repense à une professionnelle qui avait un jour repéré chez moi cette “faculté” à être à la fois dedans et dehors dans certaines situations. Comme une capacité à être engagée dans la relation, tout en gardant une forme de recul.
Je lui avais répondu presque spontanément que c’était peut-être “l’histoire de ma vie”.
Une histoire qui avait commencé dès ma naissance, dans un couloir. Dans un entre-deux. Et qui se poursuit depuis plusieurs années, entre vie de frontalière, plusieurs espaces, plusieurs cadres, plusieurs façons d’habiter le monde.
Avec le temps, je crois que cette question de l’entre-deux a progressivement pris une place importante dans ma manière de travailler.
Aussi, je crois que c’est depuis cet endroit-là que je regarde aujourd’hui beaucoup de situations professionnelles.
Cette tension entre le dedans et le dehors. Entre implication, présence, recul et possibilité de continuer à penser ce qui se joue.
Être “dedans”… sans pouvoir être “dehors”
Ainsi, dans les formations, les ateliers ou les accompagnements, je rencontre des professionnel·les souvent profondément engagés dans leur travail.
Des personnes qui cherchent sincèrement à bien faire et qui composent avec :
des contraintes institutionnelles
des tensions relationnelles
des injonctions parfois contradictoires
un manque de temps
une fatigue grandissante
et une complexité de plus en plus présente dans les situations accompagnées.
Et très souvent, ce que je perçois, c’est cette impression d’avoir “la tête dans le guidon”.
Être dedans. En permanence.
Dedans les urgences.
Dedans les organisations.
Dedans les demandes.
Dedans les responsabilités.
Dedans les tensions.
Comme si le “dehors” ne pouvait exister qu’en dehors du travail lui-même : hors institution, hors accompagnement, hors présence de la personne accompagnée. Comme s’il fallait totalement quitter la situation pour pouvoir la penser.
Et je crois que c’est justement en observant cela, au fil des années et des espaces de travail, que quelque chose a progressivement commencé à se déplacer dans ma propre pratique.
Comme si cette opposition entre le “dedans” et le “dehors” ne suffisait plus vraiment à rendre compte de ce qui se joue dans les situations d’accompagnement.
Explorer autrement ce qui se joue
Petit à petit, quelque chose a donc commencé à bouger dans ma manière d’accompagner l’exploration des situations. Une invitation à déplacer son attention vers les entre-deux.
Vers ces espaces souvent peu visibles :
entre le cadre et la relation,
entre protection et autodétermination,
entre posture professionnelle et implication personnelle,
entre ce qui est dit et ce qui se joue réellement.
Nous avons donc commencé à regarder davantage les interstices. Là où se logent parfois :
les micro-ajustements
les hésitations
les façons de formuler une question
les silences
les marges laissées à l’autre
les petits déplacements de posture qui changent pourtant beaucoup de choses.
Et souvent, ce sont précisément ces éléments-là qui viennent soutenir — ou freiner — certaines évolutions dans les pratiques.
Mais avant d’en arriver là, j’ai moi-même beaucoup cherché du côté des outils, des méthodes ou des réponses toutes faites.
Aujourd’hui, je crois davantage à l’importance des espaces qui permettent de :
penser les situations
confronter les regards
analyser ce qui se joue
repérer les contraintes
observer les marges de manœuvre
et remettre du mouvement là où tout semble parfois figé
Parce que les transformations dans les pratiques ne passent pas toujours par de grands changements visibles. Elles se jouent souvent dans des déplacements plus subtils :
une autre façon d’écouter
de questionner
de soutenir une décision
de partager le pouvoir
ou simplement de regarder autrement une situation, voir même une personne.
En parallèle et en complément de ce que je peux observer et percevoir, je me nourris également de travaux et de lectures diverses. À la recherche d’appuis théoriques pour mieux comprendre et expliciter ma pensée, j’ai (re)parcouru les apports de Mireille Cifali et de Maëla Paul.
Et plus j’avance dans ce travail, plus j’ai le sentiment de plus en plus fort de revenir à quelque chose de très essentiel dans ces métiers.
Revenir au cœur des métiers
Les travaux de Maela Paul autour de l’accompagnement nourrissent donc également cette réflexion chez moi. Parce qu’ils rappellent que l’accompagnement ne consiste pas à conduire quelqu’un vers un objectif prédéfini, mais à cheminer avec une personne dans une réalité toujours singulière, mouvante et incertaine.
Accompagner suppose alors moins de maîtriser que de rester présent à ce qui se joue.
Et cela résonne profondément avec l’approche de Mireille Cifali.
Une approche qui remet au centre :
l’engagement,
la relation,
l’affectif,
l’incertitude,
et la nécessité de penser sa pratique au cœur même de l’action.
Pas pour produire des professionnel·les “parfaits”. Mais peut-être pour permettre des pratiques plus vivantes, plus conscientes et plus ajustées.
Peut-être que l’essentiel se situe là
Alors rester engagé aujourd’hui ne signifie pas faire toujours plus, porter davantage, ou avoir réponse à tout.
Peut-être que cela consiste plutôt à continuer de penser sa pratique malgré la complexité.
À accepter les tensions sans s’y dissoudre. À rester suffisamment dedans pour être présent… et suffisamment dehors pour continuer à voir.
Peut-être que rester engagé consiste aussi à accepter cette circulation permanente.
Être dedans et dehors à la fois.
À l’écoute de l’autre tout en restant à l’écoute de soi.
Dans une recherche d’équilibre toujours mouvante entre présence, relation, pensée et action. Non pas dans des oppositions qui s’annulent, mais dans des tensions vivantes qui se transforment et s’influencent continuellement.
Pour aller plus loin
Quelques lectures et pensées qui continuent de nourrir ma réflexion et ma pratique :
Mireille Cifali – S’engager pour accompagner. Valeurs des métiers de la formation
Maëla Paul – La démarche d'accompagnement - Repères méthodologiques et ressources théoriques





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